22/11/2016

Chambre avec vue




Souvenir d’une nuit d’insomnie où tu tuais le temps à observer les nageurs en contrebas. Là, sous les écharpes de brume, à quelques mètres d’un chantier endormi, des ombres insouciantes brouillaient la surface vaguement phosphorescente de la piscine de l’hôtel. Tu n’avais jamais réalisé qu’on pouvait nager dans l’éblouissement du désordre. Et tu te disais que c’était peut-être un peu ta tête ce vaste chantier parsemé de gravats et de poutrelles. Et tu te disais que c’était peut-être un peu ton corps plus bas, perdu parmi ces ombres mouvantes qui striaient l’eau chlorée d’une piscine cernée de ruines.

Ton front appuyé sur la baie vitrée, tu as encore détaillé longtemps tout ce qui resterait informulé.

04/10/2016

Le livre d’images et autres angoisses




Je comprends aujourd’hui que j’ai dès l’enfance
juré fidélité à certaines images,
dont je ne me doutais pas qu’elles ne me quitteraient plus.
(Daniel Canty, Mappemonde)




Très jeune, j'ai reçu un étrange album à colorier qui détaillait, sur un ton très pédagogique, les divers dangers de la vie à la ferme. Comme un inventaire des angoisses de la ruralité.



Il ne faut pas craindre de toucher la clôture électrifiée. Il ne faut pas broncher quand les chocs crispent ton poignet avec une régularité de métronome. Il ne faut pas craindre le grésillement des pylônes, le concert aigu des coyotes dans le champ du sud, l’ours qui traîne, dit-on, à la lisière de la terre du nord. Il ne faut pas avoir peur du noir. Il faut chanter ou compter ses pas (cent cinquante entre la maison et la ferme). Il ne faut pas s’imaginer un instant voir son père tomber du silo. Il faut gommer le vertige. Il ne faut pas craindre la gravité. Il ne faut plus penser à la grange effondrée. Il ne faut pas craindre d’être broyée sous les roues du tracteur, d’être aspirée par la vis sans fin du désileur, de glisser dans le convoyeur à fumier. Il ne faut pas songer à ces histoires de noyades dans les fosses à purin, à ces récits de suffocation dans les chargements de grains. Il ne faut pas penser aux émanations d’ammoniaque, aux poumons qui brûlent sous les vapeurs d’engrais chimiques.

Il faut aller aux roches. Il faut choisir les plus lourdes et les plus grosses. Il faut faire comme les hommes. Il faut vider le champ de toutes ses roches. Il ne faut pas broncher quand ça t’écrase les doigts. Il faut espérer très fort trouver une pointe de flèche. Plus tard, il faudra te perdre soigneusement dans le champ. Errer entre les épis. Chercher encore des pointes et des lances et des restes, trouver les traces d’un cimetière amérindien. Il ne faudra pas craindre d’être happée par la moissonneuse.


Il ne faut pas craindre la limaille et la poudre de sabot dans les yeux, il faut regarder sagement les faisceaux d’étincelles qui jaillissent de la meuleuse. Il faut observer les éclairs de soudage sans craindre les coups d’arc et l’aveuglement (sensation de chaux sous les paupières). Il ne faut pas suffoquer dans le fenil, ne pas s’écrouler sous les balles de paille, il faut les empiler vite et bien, dresser des murailles de paille, il ne faut pas broncher quand ça écorche, il ne faut pas pleurer quand les pieds se tranchent sur les retailles de taule. Il ne faut pas penser à la brûlure et à la soif.


Il faut faire sortir les vaches le soir. Il ne faut pas craindre d’être piétinée. Il ne faut pas craindre le bras arraché quand on les libère de leur barre d’attache. Il faut des gestes sûrs. Il faut les guider d'une voix forte. Et parfois, il faut aider les vaches à vêler. Il faut entrer soigneusement les mains, palper les membres et compter les articulations. Il faut faire des nœuds coulants pour attacher les pattes du veau. Il ne faut pas craindre la paralysie et l’hémorragie. Il faut tirer fort pendant les contractions. Il ne faut pas craindre le déluge quand les membranes se rompent. Il ne faut pas craindre que le veau glisse et se fracasse au sol. Il faut vider les vaches de tous leurs veaux. Il ne faut pas avoir peur d’être souillée. Il ne faut pas être triste pour le veau mort (pour le chat écrasé sous la génisse, pour les oies égorgées, pour les poussins morts). Il te faudra oublier la vache du voisin qui gonfle au soleil et cette peur qu’elle n’explose sous les nuées de mouches.


Bientôt, il faudra rentrer le bois. Choisir les bûches les plus lourdes et les plus grosses. Dresser des barricades de combustible dans la cave. Il ne faudra pas broncher quand ça t’écrasera les doigts. Il ne faudra pas craindre les morsures de mulots. Il faudra encore abattre une vache à l’automne. Il faudra encore entendre les longs gémissements. Il faudra la pendre par les pattes arrière. Il faudra l’écorcher avec précaution. Il ne faudra pas broncher quand la panse tiède glissera au sol, quand la carcasse molle partira à l’abattoir. L’hiver sera froid et silencieux.

20/05/2016

Lire les eaux





Il avait insisté pour m’apprendre les rudiments de la pêche à la mouche. Malgré mon absence d'intérêt à peine dissimulé, Georges s'était attablé un soir de mai avec tout son attirail de poils de bêtes et de plumes variées. Devant son verre de gin coupé à l'eau tiède, je l'ai vu s'animer, emporté par cette sorte de fièvre, cet amour viscéral du vivant, cette fougue de vieil agronome.
                        
Je l’écoutais souvent distraitement. Au fil de ses logorrhées, mon esprit décrochait immanquablement. Je me souviens que ce soir-là, il dissertait sur les propriétés de telle fourrure ou de tel plumage, sur l'importance de bien monter son leurre, de capter et de réfléchir la lumière. Les mouches, disait-il, c’est une affaire de réflexion de la lumière, d’ondulation et de mouvement.

Je l’écoutais distraitement, mais fin pêcheur, il arrivait toujours à capter et ferrer mon attention au détour d’un trait d’esprit, d’un emportement ou d’un éclat de rire tonitruant. En y réfléchissant bien, il savait exactement me rejoindre. Me sachant lectrice fiévreuse, il voulait que j’apprenne à lire les eaux, il voulait me montrer une autre façon de lire la complexité du vivant. 

Adolescente, je le suivais parfois à distance alors qu’il arpentait ses fosses tout le long de la rivière du Bic. En équilibre précaire sur la berge, je glissais dans la boue ou trébuchais sur des roches instables. Souvent, les moustiques et l’ennui avaient raison de ma détermination à le suivre en silence et je regagnais rapidement mon vélo, plus intéressée à aller rejoindre les copains au village.

Ce soir-là, il ne me parlait pas que de mouches, il utilisait des mots infiniment plus complexes. Un vocabulaire qui me semblait à la fois très technique et finement poétique : « mouches de mai », « nymphes », « émergentes ». La nature, la pression barométrique, l’intensité et l’angle de la lumière jouent probablement un rôle déterminant dans la montée des nymphes vers la surface et leur éclosion.

Avec le recul, je regrette de ne pas l'avoir écouté davantage. Et je lui en veux de ne pas m’avoir dit qu’il se savait malade. Je regrette ma nonchalance, mon détachement et cette distance amusée, ce léger décalage que j’installais trop souvent entre nous (par pudeur? par retenue?)  

L’esprit occupé par mes recherches doctorales, je ne l’ai plus revu les mois suivants. Il s’est éteint en mars. J'ai retrouvé les quelques notes que j'avais griffonnées ce soir-là. Essentiellement des noms de mouches (la Adams, la March Brown, la Black CoachMan, la Silver Darter, la Alexandra « Lady of the lake »…) et de matières (plumes de sarcelle, fibres de malard ou de gélinotte, poils d’orignal, de chevreuil de vison et de rat musqué, fibres de queue de paon, de faisan, plume de coq, oreille de lièvre, poils de renard gris…) Ce petit inventaire, c'est le dernier cadeau qu'il m’a légué. En partant, il m’a embrassée et m’a lancé un dernier «Je vous salue Marie!»
                 






14/04/2016

Derrière nos façades



Nous serons bientôt seuls derrière nos clôtures frost, nous serons protégés des regards derrière nos façades et nos treillis stylisés, nos vignes sauvages et nos plantes grimpantes. Nous serons à l’abri du monde derrière nos haies de cèdre et nos clôtures en composite. Nous serons protégés des yeux inquisiteurs derrière nos plantations denses. Nous serons enfin seuls, reclus derrière nos grillages et nos murets et nous respirerons enfin, encerclés par nos hordes de graminées.

Notre paysagement sera infiniment protecteur, notre paysagement sera intime ou ne sera pas. Bientôt, nous exulterons de bonheur et savourerons notre intimité bien méritée derrière nos paravents en bois traité, nous contemplerons nos glycines et élaborerons patiemment de vastes murs végétalisés. Nous soupirerons d’aise devant notre lierre de Boston, nos hydrangées grimpantes, nos physocarpes, devant nos lilas, nos aubépines, nos amélanchiers, nos cerisiers et nos haricots d’Espagne. Bientôt, nous serons heureux, et nous rêverons de dômes inviolables et de murs antibruit, et nous serons si formidablement invisibles dissimulés derrière nos haies de thuyas occidentalis et derrière nos hydrangées grimpantes que rien ne résistera plus à notre bonheur. Bientôt, nous aurons de l’ombre et de l’intimité et les clématites et les chèvrefeuilles formeront notre dernier refuge. 

Bientôt, nous serons seuls et la nuit derrière nos façades nous rêverons de clôtures en acier émaillé, de barrières en aluminium, de grilles en fer forgé, de murets de brique, d'auvents démesurés et de palissades ornées de jardinières. Bientôt, nous nous barricaderons derrières nos façades, reclus dans nos jardins de rêve, cernés de PVC. Bientôt, nous ferons le plein d'intimité, nous serons remplis d'intimité, nous serons gorgés d'intimité loin des autres et de leurs regards inquisiteurs. Bientôt nous cadastrerons notre intimité, bientôt notre intimité sera entière, inviolable, galvanisée.

Bientôt, nous serons heureux, isolés derrière nos murs de briques et de pierres, bientôt nous serons seuls et remplis d'intimité derrière nos haies de cèdre et nos façades de PVC. Bientôt, nous serons ensevelis sous nos paysagements rassurants. Barricadés derrière nos clôtures frost, nous disparaîtrons enfin du regard et de la mémoire du monde.

14/01/2016

Narguer l'effondrement



Et parfois je repense à ces soirs d’hivers. Les aurores boréales léchaient la ligne d’horizon où s’étendait la Côte-Nord. Leurs reflets verdâtres prenaient des airs d’aube inversée dans la clarté de l’air. Sous l’espèce de dôme silencieux de ces ciels de janvier, mon frère et moi creusions des caves et des tunnels. On traçait des périmètres et des réseaux de galeries, on érigeait des pièges et des trappes et des leurres avec des branches de sapin. Construire des châteaux et des forts et des palais de glace ne nous intéressait pas. On préférait le bruit sourd de l’ensevelissement, le crissement des pelles, le creusement acharné dans les flancs des bancs de neige, cette sensation paradoxale d’oppression et de protection que nous offraient ces souterrains blancs et ces terriers que l’on s’improvisait. Et dans ces coursives on s’amusait à craindre le pire, on se racontait des histoires d’effondrements, d’éboulements, d’avalanches, de suffocation, des histoires d’enfants happés par les déneigeuses, aspirés, déchiquetés par les souffleuses. Et on riait du haut de notre enfance, du haut de notre invincibilité. Et dans ces couloirs et ces passages secrets, on traçait des messages codés, des serments, des promesses, des conjurations, armés d’un briquet dont la flamme noircissait comme miraculeusement la neige. Dans ces réseaux de galeries, le silence carbonique absorbait le bruit et le monde et nos secrets d’enfants. Il nous semblait alors pouvoir habiter éternellement ces souterrains improvisés, boire toutes les aurores, narguer l’effondrement. 

23/12/2015

Inventaire des recueillements I


Hangar. Vent dehors.

Gestes lents. Silence précieux. L’affairement tranquille de mon père. Quelque chose comme un recueillement qui s’ignore. La carcasse fume, pendue dans l’air ambiant. Il faut enlever la peau du lièvre. Bruit d’une orange qu’on pèle. J’ai le regard happé par ce qui subsiste de vie sous cette couche de poils. Quelque chose palpite encore. Tressautements infimes, comme un accident sur la pellicule du visible.

Odeur de sang.
Bruit de lame émoussée 
Entaille verticale sur cette mécanique précieuse.

Assise en retrait, je pense à cette encyclopédie d’histoire de l’art qui m’a été offerte. Ça se superpose dans mon esprit.  Je compare la carcasse à celles qui bariolent les œuvres de Bacon.  Une impression: le réel est moins arrogant, plus humble. D'un geste sûr, retourner la peau de la bête comme un gant. Impression de voir une image par son revers. Le regard détaille les délicats assemblages de muscles. Et toujours ce silence devant l’évidence flottante de ce lièvre qui fume dans l’air humide.

Gestes lents. Craquement des poutres. Ampoule blafarde. Des faisceaux de poils blancs flottent dans l’air qui s’épaissit. Des constellations de sang rouge clair apparaissent sur le sol du hangar. Rouge sur gris. Une sorte de saisissement: là, entre les pas affairés de mon père, il me semble voir naître un tableau. Là, sur le sol où se vide lentement le gibier dans un infime mouvement de pendule, il me semble voir naître le début d’un Pollock.


08/12/2015

Lignes de trappe





«Tout homme, aux rares instants où il montre une similitude avec lui-même, 
nous semble seulement plus lointain, proche d’une dangereuse région neutre, 
égaré en soi et comme son propre revenant, 
n’ayant déjà plus d’autre vie que celle du retour.»
Blanchot

C’est toujours sans conviction que je suivais Georges.  Le vieil agronome, ami de mon père, passait me prendre tôt le samedi matin pour aller lever les pièges qu’il avait installés sur nos terres. Sur le pas de la porte, il me lançait un tonnant «Je vous salue Marie !» auquel je répondais par un sourire faussement amusé. Dans l’air laiteux du matin, son cigare traçait des chemins silencieux auxquels je m’accrochais alors que je tentais de le suivre, le pas mal assuré entre les sillons gelés qu’il nous fallait enjamber. La traversée des champs m’apparaissait interminable et morne, ponctuée de quelques rares pylônes imprimés sur le paysage. Puis, il y avait des pinèdes et des étangs et des bosquets.  Nous longions des ruisseaux et des fossés. Je le voyais parfois disparaître dans une tranchée en maugréant. Triomphant, il en sortait des rats musqués et plus rarement des pékans, des loutres ou des visons : «Attrape, fille !». Les carcasses raides et givrées venaient s’échouer à mes pieds. Me revient encore la beauté légèrement hostile de ces corps raides, de ces pelages figés, irréels.

 Nous suivions ses lignes de trappe, des sentiers qui me semblaient aléatoires comme les volutes de son cigare,  des pistes que je croyais inventées de toutes pièces, improvisées par ce vieillard qui me devançait toujours de trois ou quatre bonnes enjambées.  Je n’avais alors aucune idée de la patience et de l’architecture complexe de ses lignes de trappe. Des lignes obscures dont la seule cohérence était alors pour moi constituée de cette sorte de silence complice qui peuplait nos traversées sinueuses.